mardi 6 janvier 2026

Pourquoi les coups d’éclat affaiblissent ceux qui s’en servent

Par Jean Poitras, Ph.D.
Illustration SNR médiationDans les débats publics, on parle souvent de morale comme s’il s’agissait d’une posture éthique ou d’une question de valeurs. En négociation et en diplomatie, la morale joue pourtant un autre rôle : celui d’une ressource stratégique. On peut l’analyser comme un capital de crédibilité normative — un capital invisible, mais puissant.

Le capital de crédibilité normative désigne la capacité d’un acteur à invoquer des règles, des principes ou des normes — souveraineté, droit international, respect des accords — et à être perçu comme légitime pour le faire. Il ne s’agit pas d’être moralement « bon », mais d’être crédible lorsqu’on parle de règles.

Ce capital repose sur la cohérence entre discours et actes, sur la prévisibilité des comportements et sur la capacité à invoquer des normes perçues comme claires, stables et procéduralement légitimes. Autrement dit, c’est une forme de capital social : il n’existe que parce qu’il est reconnu par autrui — alliés, partenaires, institutions, opinion publique.

À quoi sert ce capital en négociation?

En négociation, le capital de crédibilité normative ne force pas l’autre à céder. Il agit autrement. Il permet de fixer le cadre : ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas, ce qui doit être justifié. Celui qui détient ce capital déplace le fardeau de la justification sur l’autre partie.

Il sert aussi à mobiliser des tiers. Alliés, arbitres ou institutions sont plus enclins à soutenir un acteur perçu comme cohérent avec les règles qu’il invoque. Ce capital transforme donc une norme abstraite en contrainte stratégique indirecte. Il s’agit d’un pouvoir non coercitif : un pouvoir de cadrage qui structure l’espace du justifiable et de l’injustifiable, plutôt que d’un pouvoir de contrainte directe. On ne gagne pas un conflit avec la morale, mais on rend certaines positions beaucoup plus coûteuses à défendre.

Accumulation et dépense : une asymétrie fondamentale

C’est ici que la métaphore du capital devient éclairante. Le capital de crédibilité normative est très lent à accumuler. Il se construit par des choix répétés, parfois coûteux, souvent peu visibles : retenue, respect des procédures, renoncements stratégiques.

En revanche, il est extrêmement facile à dépenser. Une seule action perçue comme arbitraire, hypocrite ou opportuniste peut en décaisser une grande partie, car elle modifie les anticipations des autres quant aux comportements futurs de l’acteur, du moins auprès des publics et partenaires pour qui la cohérence normative constituait un repère central. Il faut des années pour bâtir cette crédibilité, et parfois un seul geste pour la fragiliser.

Quand peut-il être rationnel de le dilapider?

Dilapider ce capital pour réaliser un coup d’éclat n’est pas toujours irrationnel. Cela peut devenir une décision stratégique lorsque le gain est majeur, durable et difficilement réversible. Si une fenêtre d’opportunité est unique, si l’enjeu est existentiel, et si l’acteur accepte de ne plus pouvoir invoquer la norme par la suite, alors la conversion du capital moral en avantage stratégique peut être rationnelle.

Mais cela suppose une chose essentielle : assumer la perte. Décaisser ce capital signifie renoncer, au moins temporairement, à ce levier de crédibilité dans les négociations futures.

Quand est-ce une mauvaise idée?

C’est une mauvaise idée lorsque le gain est de court terme, lorsque l’acteur dépend encore fortement des règles pour contraindre les autres, ou lorsqu’il aura besoin d’alliés et de coalitions pour ses prochaines batailles. Dans ces cas-là, on parle de brûler inutilement son capital de crédibilité normative.

Une règle simple s’impose : si vous comptez encore invoquer la règle demain, évitez de la violer aujourd’hui.

Conclusion

La véritable question n’est pas tant de savoir si une norme sera enfreinte, mais plutôt si celui qui la transgresse accepte de perdre le pouvoir de cadrage qu’elle lui offrait. Par exemple, lorsqu’un parent contourne une règle familiale dans son propre intérêt, peut-il vraiment s’étonner que cette règle perde son autorité auprès de ses enfants par la suite ? De même, un chef d’entreprise qui s’écarte temporairement des valeurs fondamentales de l’organisation pour un avantage immédiat risque de voir diminuer leur force quand il cherchera à s’y référer plus tard. Quant à un leader international qui contrevient à une norme qu’il utilisait auparavant pour encadrer les autres, il ne peut sérieusement s’attendre à ce que cette norme conserve la même force lors de prochaines négociations ou alliances. Ainsi, le problème n’est pas d’ordre moral, mais stratégique : obtenir un bénéfice rapide en transgressant une norme modifie sa portée. Ce qui était un levier puissant devient alors un argument discutable, et ce changement est rarement réversible.

Références

  • FRANCK, Thomas M. The power of legitimacy among nations. Oxford University Press, 1990.
  • MERCER, Jonathan. Reputation and international politics. Cornell University Press, 2010.
  • SCHELLING, Thomas C. The Strategy of Conflict: with a new Preface by the Author. Harvard university press, 1980.

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